Théâtre de Quat'Sous
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Saison 2019-2020 du Théâtre de Quat’Sous | Cinq pièces et deux reprises sur le thème « Mutation(s) »

La prochaine saison du Quat’Sous sera la 64e pour ce grand petit théâtre issu d’un noyau de fondateurs visionnaires autour de Paul Buissonneau, comprenant Yvon Deschamps, Jean-Louis Millette, Louise Latraverse et Claude Léveillée. Que ce soit avec la bombe théâtrale qu’a été « L’Osstidcho » en 1968, ou encore en tant que berceau du tandem Tremblay-Brassard dont le premier y sera joué à 18 reprises et le second y signera 24 mises en scène, l’histoire du Quat’Sous est jalonnée de moments forts de notre dramaturgie, dont le solo jubilatoire « Vinci » d’un certain Robert Lepage.

Olivier Kemeid, directeur artistique du Quat’Sous actuel, vient de présenter sa troisième saison à la barre du théâtre de l’avenue des Pins en la plaçant sous le thème de « mutation (s) », après celui de « pouvoir » cette année. « Le théâtre est le lieu de transformation par excellence, disait-il. Avant d’avoir peur, il faut essayer de comprendre ». Alors que notre monde est affligé par une crise migratoire aigüe, c’est lui qui signera en ouverture de saison le texte et la mise en scène de L’Énéide, d’après l’épopée de Virgile qui évoque le périple des premiers migrants en quête d’une vie meilleure sur une terre d’asile.

Photo de John Londono

« Énée quitte Troie en flammes selon le mythe, nous dit Olivier Kemeid, alors que mon grand-père, lui, a quitté l’Égypte en 1952 pendant que Le Caire était en flammes aussi. Je me suis nourri de ces deux courants migratoires pour parler du sort des réfugiés. »

Encore que son texte, avec ses 24 personnages, a été écrit avant la crise syrienne. Traduit et joué en plusieurs langues depuis sa création en 2007 à Espace libre, la nouvelle mouture au Quat’Sous comprendra 10 comédiens, dont Sacha Samar jouant Énée et Igor Ovadis son père.

Suivra en octobre une pièce d’Étienne Lepage, l’un des 11 artistes associés au Quat’Sous. Le ravissement sera mise en scène par Claude Poissant. Ensemble, ils avaient créé l’événement il y a tout juste 10 ans avec Rouge-Gueule. Nathalie Mallette et Étienne Pilon sont de la distribution où une jeune femme de 18 ans se cambre soudain devant ce qu’on attend d’elle. « Pour se défaire d’un sexisme systémique, elle décide de ne pas jouer le rôle que les autres lui ont assigné, et de faire un pas de côté pour voir ce que ça va donner », soutient Olivier Kemeid, en ajoutant que cette « révolte contre les codes moraux » nous permettra de « retrouver toute la verve d’Étienne Lepage ».

Les femmes poètes et artistes à l’honneur

En janvier 2020, ce sera au tour de cette artiste tant singulière qu’est Marie Brassard et sa compagnie Infrarouge d’arriver avec une nouvelle création intrigante titrée Éclipse. Après La fureur de ce que je pense autour des textes de Nelly Arcand qui depuis 2013 continue de tourner dans le monde, cette fois Marie Brassard s’intéresse aux femmes poètes et artistes qui ont façonné la Beat Generation des années 50 au même titre que les écrivains hommes que seuls l’Histoire a retenus.

« Encore plus depuis la parution l’année dernière du livre Beat Attitude, femmes poètes de la Beat Generation, je me suis toujours intéressée aux mouvements de la contre-culture, affirme Marie Brassard. Ce sont toutes des femmes extrêmement audacieuses et courageuses pour leur époque, des femmes qui ont voyagé, fait l’expérience des drogues, ont été du déclanchement de la révolution sexuelle et des mouvements précurseurs du féminisme. Le sujet me passionne. ».

« Ces femmes-là, une dizaine de radicales, ont fait partie d’une révolution, autant littéraire que sociale et politique, tout en étant éclipsées par des hommes écrivains comme William Burroughs, Jack Kerouac ou Allen Ginsberg. Je réfléchis au comment l’Histoire nous est racontée, occultant la part des femmes. J’ai réuni quatre actrices intelligentes. Je ne sais pas encore comment on va s’y prendre, car c’est une création, mais ça va être extraordinaire! »

En mars, les deux ouvrages historiques Ils ont couru l’Amérique, de Serge Bouchard, et Elles ont fait l’Amérique, de Marie-Christine Lévesque, ont inspiré Alexandre Castonguay et Patrice Dubois pour la pièce Courir l’Amérique. Le Théâtre PÀP, compagnie résidente du Quat’Sous, s’inscrit dans la démarche insensée d’Alexandre Castonguay qui, tel un coureur des bois moderne, a parcouru tout le Canada, de Caraquet à Vancouver, à la rencontre de créateurs francophones. Ici encore, se retrouve le thème des femmes oubliées par l’Histoire.

Une surprise de taille nous attend en avril 2020 avec un retour, 30 ans plus tard, du fabuleux collage de textes de Réjean Ducharme que Martin Faucher a réalisé et mis en scène sous le titre totalement ducharmien de À quelle heure on meurt? La mise en scène sera assurée par Frédéric Dubois qui a monté au fil des ans l’entièreté des pièces de Ducharme, sauf Le marquis qui perdit, « la seule qui soit datée, dira-t-il, contrairement au Cid maghané qui remonte pourtant à 1968 ».

La surprise de cette production vient tout aussi fortement de la distribution qui réunit Louise Turcot et Gilles Renaud, un couple dans la vie, et deux formidables acteurs pour une première fois ensemble sur la scène du Quat’Sous. Ils s’appellent Mille Milles et Chateaugué, comme dans Le nez qui voque, mais les deux personnages sont tout autant à l’image de Bérénice et Christian dans L’avalée des avalés, Chimène et Rodrigue dans Le Cid maghané, Fanie et Rémi dans Va savoir, ou encore Iode Ssouvie et Asie Azothe dans L’Océantume.

« On y retrouve la même confrontation amour-haine entre les deux, tentant de survivre à l’adulterie (mot inventé par Ducharme) et à la barbarie du temps qui passe, selon Frédéric Dubois. Je trouvais intéressant de faire une corrélation entre eux et le couple secret que formaient Claire Richard et Réjean Ducharme. Ils étaient fusionnels, ces deux-là. Maintenant qu’ils viennent de mourir l’un après l’autre, la question n’est plus seulement à quelle heure on meurt, mais qu’est-ce qui naît après? »

L’idée géniale du couple Turcot-Renaud vient de Frédéric Dubois, trois grands amis dans la vie à qui le metteur en scène a proposé le sujet au cours d’un souper. Quelle a été leur première réaction? « Gilles est un willing, un créateur qui veut tout, répond Dubois. Louise s’est montrée super emballée sur le coup, mais elle m’a avoué en même temps que le projet la terrorisait complètement. On a commencé les premières lectures, et c’est très beau de les entendre. Ça donne, dans le corps de ces deux comédiens d’âge mûr, un tout autre sens à la pièce. »

Emmanuel Schwartz dans Le tigre bleu de l’Euphrate, photo par Yanick Macdonald

 

En reprise l’automne prochain à la demande générale, Le Tigre bleu de l’Euphrate. Sur un texte du Goncourt Laurent Gaudé, on retrouvera avec grand plaisir le comédien Emmanuel Schwartz dans le monologue fiévreux d’Alexandre le Grand agonisant à 32 ans dans la Babylone de l’an 323. Coproduite par UBU, c’est Denis Marleau qui reprendra sa mise en scène pour sept représentations seulement.

Enfin, en reprise également, mais pour mai 2020, Hidden Paradise, idéation et interprétation par Alix Dufresne et Marc Béland. Le texte s’appuie sur une entrevue radio de Marie-France Bazzo avec l’économiste Alain Deneault portant sur la scandaleuse existence des paradis fiscaux et du secret bancaire.

Alix Dufresne et Marc Béland dans Hidden Paradise, photo par Maxime-Robert Lachaine

« C’est un objet incroyable, à la fois théâtral et dansé, un coup de sonde qui m’a beaucoup séduit. Le propos est original et même très drôle. En tant qu’artiste, les changements, les transformations, les métamorphoses, les mutations me fascinent », concluait Olivier Kemeid à propos de sa prochaine saison qu’il résume fièrement par les mots : « C’est très ambitieux! », prononcés avec un grand sens du sacré au théâtre.

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