Some Hope For the Bastards
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Some Hope for The Bastards à l’Usine C | Frédérick Gravel, L’insoumis qui dérange

« L’art peut être quelque chose de grandiose. En même temps, on dirait que je n’y crois pas, étant moi-même assez cynique. Je suis ce bastard du titre, en référence à cette émotion vécue, ce moment où j’ai estimé que je ne servais à rien d’autre qu’à donner un peu d’espoir à des trous du cul parmi lesquels je m’inclus. »

C’est Frédérick Gravel qui parle ainsi dans le programme de Some Hope for the Bastards, la plus récente création de sa compagnie, le Grouped’ArtGravelArtGroup, qui a fait un malheur au dernier Festival TransAmériques. Avec son aura de chorégraphe irrévérencieux, rebelle, insolite et polisson qui le caractérise depuis une quinzaine d’années sur la scène montréalaise comme à l’international, Frédérick Gravel est un électron libre.

En plus de signer ses chorégraphies, souvent en collaboration avec les danseurs, il est lui-même interprète, musicien et chanteur aussi bien qu’éclairagiste pour ses spectacles qui ont souvent des titres anglais depuis Gravel Works en 2009, comme Usually Beauty Fails et This Duet That We’ve Already Done (so many times). Mais on le reconnait tout autant pour Tout se pète la gueule, chérie qui avait causé une petite commotion en 2010, Ainsi parlait… en 2013, et Logique du pire l’année dernière.

Crédit photo Stéphane Najman.

Crédit photo Stéphane Najman.

En apparence laissé à une sorte de ça va comme ça vient, le début de Some Hope… s’étire un long moment, toutes lumières allumées dans la salle, avec ses danseurs dans des poses quasi stationnaires répartis sur une scène habitée seulement par huit chaises de taverne en avant-plan. Tenant une bière dans la main, sur fond de vrombissement bien sonore, nous sommes devant huit danseurs qui se sont mis chics pour la grand-messe qui va suivre. Vestons, cravates et robes du soir, le classicisme élégant des costumes conçus par Catherine Théroux aura vite pris le bord.

Le vrai début se produit lorsque les trois musiciens, Philippe Brault, José Major et Frédérick Gravel lui-même, prennent place en opérant une cassure nette, nous assénant une musique tonitruante d’un tel emportement que l’on oublie nos référents, acceptant volontairement de nous laisser violenter. D’ailleurs, la direction musicale de Philippe Brault tout au long du spectacle est absolument remarquable. La musique, sans être toujours à fond la caisse, est un élément indispensable à cette œuvre dont elle module les variantes de climats.

Comme en renonçant à un combat fraternel, les danseurs s’exécutent en solo, en duo, en trio ou en groupe, sans qu’on les voit suer sang et eau. Cela ne fait pas partie du vocabulaire chorégraphique de Frédérick Gravel, encore moins ici où tous s’emploient à insuffler une lueur d’espoir pour les bâtards que nous sommes. La musicalité du corps des interprètes contribue pour beaucoup à cette célébration sombre, celle de l’humanité souffrante toute entière.

Les mouvements, par petites secousses du bassin ou par des hochements de la tête, sont souvent répétitifs, comme le battement de cœur de la musique, mais jamais jusqu’à l’agacement. Le spectacle est en constante mutation, avec des épisodes aussi inattendus que du chant grégorien livré sous les éclairages parfois excessifs conçus par Alexandre Pilon-Guay.

Crédit photo Stéphane Najman.

Crédit photo Stéphane Najman.

Some Hope for the Bastards relève d’un état d’esprit, d’une volonté de se soustraire à un ordre du monde qui court à sa perte. Le spectacle n’est pas « à propos » mais « à cause », comme le souligne Frédérick Gravel d’entrée de jeu. Propulsés de l’intérieur par une force occulte, les corps des danseurs résistent.

Deux soirs à l’Usine C, c’est vraiment trop court pour cette coproduction ayant reçu le soutien de Daniel Léveillé Danse, tout comme la participation entre autres du Centre chorégraphique national de Caen (France), du Muffatwerk (Allemagne), du Banff Centre, et du Push International Performing Arts Festival de Vancouver. Tous des bâtards indispensables au succès mérité de cette oeuvre si singulière de Frédérick Gravel.

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