Strindberg
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Strindberg par le Théâtre de l’Opsis à L’Espace Go | Jean-François Casabonne est prodigieux

C’est Luce Pelletier, metteure en scène et directrice artistique de la compagnie Théâtre de l’Opsis, qui a eu l’idée de faire parler à partir de leurs échanges épistolaires les trois épouses du misogyne notoire que fut l’écrivain suédois August Strindberg. Elle a également puisé dans ses romans, nouvelles et pièces de théâtre, prolongeant le contenu autobiographique dans son œuvre, avec l’éclair de génie d’assurer l’écriture de la pièce par huit auteures engagées d’ici. C’était sans se douter qu’un brillant acteur comme Jean-François Casabonne dans le rôle de Strindberg, même décrié ainsi de toutes parts, allait être celui qui volerait littéralement le show.

Nous sommes en 1912 quand la pièce commence. August Strindberg, sentant venir la fin à l’âge vénérable pour l’époque de 63 ans, se trouve mêlé bien malgré lui à une sorte de tribunal conjugal, alors que ses trois épouses lui rendent une dernière visite pour le placer face à son égoïsme amoureux et l’inégalité entre les femmes et les hommes de la société du début du 20e siècle.

Le pari d’une écriture à huit auteures, parmi lesquelles Rachel Graton, Suzanne Lebeau et Anaïs Barbeau-Lavalette, était des plus risqués. Même si Luce Pelletier signe le montage final du texte, on sent parfois des accents et des tournures de phrases qui diffèrent. Rien cependant qui fasse paraître la pièce dépourvue d’une indispensable cohésion dans ses affirmations emportées, et surtout ses récriminations envers celui que les trois épouses condamnent l’une après l’autre. Mais, les auteures et la metteure en scène de cette production de l’Opsis arrivée au terme de son Cycle scandinave, auront su ne pas tomber dans le piège d’une vendetta ou d’une douce revanche, ce qui aurait été de fort mauvais goût.

Après tout, August Strindberg l’homme était un pur produit de la société de son temps, avec ses valeurs machistes et rétrogrades. Selon la sévérité implacable des enseignements religieux en vigueur, Dieu a voulu que la femme soit soumise à son mari, par qui elle était accessoirement traitée en inférieure, tout juste bonne en tant que « productrice d’ovules ». La liberté était une affaire d’hommes, et le contemporain de Freud et de Nietzsche ira jusqu’à proférer des énormités sexistes du genre: « Il n’y a rien comme le plaisir adultère ».

Photo par Olivier Hardy.

Les comédiennes Isabelle Blais en Siri, avec qui il a été marié 14 ans, Marie-Pier Labrecque en Frida, et Lauriane S. Thibodeau en Harriet forment un trio d’épouses amères dont le jeu est de force égale. La pièce à cinq rôles se voit ajouter efficacement celui de Strindberg jeune par l’entremise de Christophe Baril, diplômé de St-Hyacinthe en 2016, alors que Lauriane sort tout juste de la même école de théâtre. De toute évidence, ils ont été bien dirigés par Luce Pelletier qui n’a pas tenté de les faire sur-jouer, comme en livrant un combat perdu d’avance.

« J’ai cherché Dieu, et trouvé le démon » dira Strindberg accablé par la vie qui n’est qu’illusion selon lui, avec ses fleurs vénéneuses, et l’échec amoureux qu’il dénonce comme ayant mis le feu à son âme. « Aimer à la folie est destructeur », prévient-il, de la même façon que jouer sa vie revient à jouer sa mort.
Jean-François Casabonne met une telle intensité émotive et physique dans son jeu qu’il éclipse par moments ses accusatrices jadis amoureuses. Flottant dans ses pantalons à bretelles, il habite Strindberg si complètement qu’on comprend mieux l’ampleur du désarroi de son personnage. Sa démarche vacillante, autant que la puissance des modulations de sa voix, touchent au plus vif la corde sensible du mot féminisme encore inexistant.

« Misogyne, soit, mais génie également, non? », nous dit Luce Pelletier dans son mot de la metteure en scène à propos de l’auteur de Mademoiselle Julie et Le Songe. Elle ajoute, sans esprit revanchard inutile: « Ce visionnaire a, le premier, rompu avec le naturalisme; on dit que ses pièces expressionnistes et symbolistes ont influencé toute l’avant-garde littéraire du moment et qu’elles sont le fondement du théâtre de l’absurde ».

Stéphane Lépine, qui assume avec Pierre-Yves Lemieux la fonction de conseiller dramaturgique pour cette production, parle de celui qu’il désigne comme étant le père du théâtre moderne, en ajoutant : « August Strindberg a peur. Il se trouve devant le vide. Comme le Woyzeck de Büchner, il constate que l’homme est un abîme, et on a le vertige quand on regarde dedans ».

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