Tash Sultana
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Tash Sultana au MTELUS | Une imparfaite perfection

À tout juste 22 ans, Tash Sultana a bouleversé les codes du succès. Il lui a fallu seulement une chanson jouée en live sur Internet pour la propulser au rang de star mondiale. S’en est suivi la sortie d’un EP autoproduit intitulé Notion et une tournées mondiale qui fait escale en Amérique du nord. Annoncée complète, elle met en scène au MTELUS une véritable femme-orchestre aussi discrète qu’imprévisible. Mais dont l’intensité de jeu ne dépérit pas.

Une petite silhouette, bonnet vissé sur la tête, s’avance timidement sur la scène. Quelques lampions disposés le long d’un fil électrique suspendu forment un triangle dans lequel s’engouffre une boule d’énergie prénommée Tash Sultana. Enthousiaste, elle est à l’image de ce public du MTELUS venu en nombre remplir les gradins et le parterre de la salle fraîchement renommée (et réaménagée). Enthousiaste aussi à l’image de cette surprenante performance en première partie de la soirée : Pierce Brothers.

 

La fougue des Pierce Brothers

Venus tout droit d’Australie dans les bagages de la chanteuse-star du jour, le duo melbournien a littéralement retourné la salle par leurs sonorités enthousiastes rappelant à s’y méprendre Mumford & Sons. Sans retenu, le duo s’est lâché pendant une heure (rare pour une première partie), en témoigne les kilomètres parcourus par le chanteur et multi-instrumentiste Jack Pierce. Doté d’une magnifique voix rauque et d’un sens rythmique inné, Jack amplifie progressivement cette excitation contenue auparavant par les spectateurs pour les pousser vers leurs premières, et non moins leurs dernières danses.

Ça transpire, ça saute, ça chante de tous bords… et même sur scène où les Australiens répètent souvent au public leur plaisir d’être ici. Toutefois, on regrettera peut-être un style musical un brin répétitif sur une heure de temps mais c’est tout à l’honneur de ces inconnus d’avoir réussi le pari d’enjouer la salle avant la venue de la plus calme Tash Sultana.

 

La femme-orchestre

Une heure a passé et les frères musiciens se pressent vite pour laisser les techniciens remettre, en avant de scène, cet espace un brin surélevé, encadré par une horde d’instruments. Guitares, basse, claviers, pads, pédales de son. Rien n’est laissé au hasard dans cette disposition millimétrée. Puis, les lumières se tamisent et c’est au son de Is This Love du grand Bob Marley qu’entre timidement l’artiste originaire de Melbourne.

Timidement ? En fait ce n’est que l’entrée en matière puisqu’à mesure où les premières notes de guitare se succèdent, c’est une toute nouvelle présence qui se dégage. Mieux, sa présence se dédouble dès l’entame de son concert par des effets vocaux surprenants et autre octaver qui crée l’illusion d’être plusieurs sur scène. Mais il n’en est rien. Seule, Tash Sultana maîtrise à merveille cette soul-reggae progressive dont les couches musicales se succèdent à l’image d’un gâteau mille-feuille qui se dresse.

Bien que contenue par un chapeau de circonstances pour le froid canadien qui s’en vient, la chevelure ondulée de l’australienne que l’on aperçoit poursuit un mouvement fluide et débridé. Sautillant et balançant son corps de gauche à droite, d’avant en arrière, elle se synchronise sur ce son unique mêlant à la fois dub, reggae et soul. La femme orchestre entame de façon impressionnante son marathon de deux heures, en solo.

 

Une improvisation maîtrisée

Durant ces heures, on atteint souvent l’apothéose à travers des chansons qui se termine parfois par de longs solos  endiablés à la guitare. Le son est parfois trop saturé, dénotant aussi un certain dédain justifié. Tash Sultana est comme chez elle, dans cette chambre qui lui a ouvert les portes du succès grâce à la diffusion de son hit Jungle sur Youtube. On y retrouve ce tapis sur lequel elle gambade à pieds nus. On y retrouve cette attitude décontractée propre aux australiens. On y retrouve cette jouerie, cet enthousiasme même qui rend parfois ce live imparfait. Parfois décousu et sans structure aucune, il y a quelque chose de troublant dans cette performance live. Parce que l’on est trop habitué peut-être à cette image lisse et calibrée qui doit être offerte au public pour ne pas déplaire.

Tash Sultana nage à contre-courant de cette vision. Elle joue ce qu’elle ressent au moment présent. Alors oui, il y a une structure fine et elle s’y tient. Mais lorsque la boucle jouée sur sa boîte à rythme flanche, elle ne s’arrête pas. À l’image de son passé de jeune droguée qu’elle a combattu avec courage, elle fonce et entame même une nouvelle boucle pour toujours plus amplifier ce son réverbé qui fait merveille avec sa voix. On pense notamment à ce témoignage en chanson des années sombres post-succès qui ont traversé l’esprit de Tash et entraîné l’annulation d’une partie de sa tournée européenne. Ou encore ces splendides chansons que sont Gemini ou encore Notion qui transportent littéralement le public vers une rêverie lointaine. Les versions sont longues, souvent improvisées. En soi, l’expérience live est à son apogée.

Il est bientôt minuit, la jam de Tash se conclue avec ce titre planétaire qu’est Jungle et un rappel joué sur une guitare douze cordes. Une marée de téléphones intelligents capte ces moments d’une intensité sans pareil joué avec brio, dans un enchaînement progressif qui laisse aussi le soin à Tash Sultana d’effleurer les sens de son public comme le fait une planche de surf sur les vagues de Bells Beach.

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