Temporel
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Temporel à la Place des Arts | Une plongée hors du temps

Le duo d’artistes visuels montréalais mondialement connu, Michel Lemieux et Victor Pilon (de la compagnie artistique multidisciplinaire Lemieux Pilon 4D Art), revient relever sur la scène de la Cinquième Salle un défi proche de ses dernières créations pour le Cirque du Soleil: faire dialoguer tradition circassienne et technologie la plus pointue, afin de donner naissance à un «nouvel hybride» (Isabelle Chassé, 7 Doigts). Pari plus que réussi, grâce à la collaboration étonnante et sensible de la moderne compagnie Les 7 Doigts, à qui cette proposition scénique 2.0 va comme un gant.

Après quelques essais dans le projet Cité Mémoire, la déambulation interactive qui traverse les moments-clés de l’histoire de Montréal, Michel Lemieux, Victor Pilon et Les 7 Doigts se retrouvent donc à nouveau autour du thème du temps. Une succession de tableaux à la composition souple, axée sur l’image et le corps, retrace avec légèreté et bonheur la vie et les souvenirs d’un couple de vieillards, brillamment campés par Patrick Léonard et Isabelle Chassé.

À mi-chemin entre la danse et l’acrobatie, les chorégraphies somptueuses de Shana Carroll évoquent la tendresse des amants à travers les âges, leur complicité, mais aussi leurs doutes, leurs peines, le tout souligné par des effets spéciaux parfaitement intégrés au décor, ou des personnages fantomatiques échappés du temps, qui lévitent sur la scène comme des songes. La qualité éblouissante de la vidéo numérique provoque une rencontre hallucinée avec leur passé, en suscitant de discrètes figures d’époques révolues: ils se redécouvrent, jeunes gens virevoltant sur un tango, enfants jouant ensemble, découvrant l’amitié, peut-être l’amour, bébé courant à la découverte de la vie.

Mais le grand livre du Temps, dont le vieillard tourne les pages avec mélancolie et fatigue, courant lui-même après ses ombres familières, est un livre dangereux, qu’on n’ouvre qu’à ses risques et périls. Son Génie bondissant et facétieux vient le lui rappeler avec insistance tout au long du spectacle.

Ce Génie, interprété avec force par Gisle Henriet, brise le rythme et le ton du quotidien, chamboule sa chronologie, porte un regard ironique et affectueux sur les gesticulations ubuesques de ces pantins temporels. Avec son apparition fracassante, c’est le temps qui est malmené, éconduit, désorienté, autant que le pauvre vieil homme qui ne sait plus s’il avance ou s’il recule, et le public se laisse merveilleusement suspendre dans une sorte d’état de grâce, où le temps finit par ne plus compter, où les limites de l’espace finissent par se brouiller – celles de l’espace scénique également, le quatrième mur volant lui aussi en éclat, le temps d’une brève course dans les rangs du public hilare.

Une fois de plus, le rêve l’emporte sur la réalité, et on ne peut qu’être happé dans son tourbillon d’images, de suggestions, de mouvements, de sens, où l’on se reconnaît, confusément.

Et une fois de plus, l’alchimie opère entre l’univers du cirque et la vidéo numérique, sous la houlette de Lemieux Pilon 4D Art. L’intégration de la vidéo sublime d’une force nouvelle une série de numéros circassiens classiques, en consolidant leur fil narratif et en leur insufflant une poésie régénérée, dont la retenue et la justesse invitent le spectateur à une contemplation extatique. Quant au jeu physique, fluide et parfaitement maîtrisé des comédiens-acrobates, il se fond dans la fulgurance des images et des évocations suscitées par la vidéo, et leur confère une vie bien plus intense que n’aurait pu le faire un jeu théâtral conventionnel.

Il ressort de cet alliage une magie inédite, surprenante de beauté et de passion, puissamment soutenue par la musique tantôt onirique, tantôt en contre-point ironique, de Julien Mineau, ex-compositeur du groupe Malajube. (Consultez notre entrevue avec Julien Mineau par ici) Une magie qui se perd dans le temps, qui nous immerge en lui… Une magie dont nous pouvons ne retenir que quelques instants – une bibliothèque en flamme, l’envol d’un ange sur une échelle tendue vers l’infini, l’éclatement en mille et un morceaux du miroir des illusions – ou, tout simplement, une impression générale de volupté.

À voir à la Place des Arts de Montréal, jusqu’au samedi 27 janvier. Détails et billets pour Temporel par ici.

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