Toccate et fugue
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Toccate et fugue d’Étienne Lepage | Un banc de poissons piranhas

« Les personnages de Toccate et fugue flottent à la surface de la vie », mentionne dans le programme de la nouvelle pièce d’Étienne Lepage le metteur en scène Florent Siaud, allant jusqu’à parler d’eux comme d’un « banc de poissons alerte mais en déficit d’attention », provoquant une « sensation contemporaine de déperdition ».

On ne saurait mieux dire devant cette surprenante production de la compagnie Les songes turbulents à l’affiche du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Dans les faits, les six personnages de la pièce nous entraînent dans une sorte de pulsion individuelle et collective de destruction. Si bien que le feu prendra, sans qu’on ne sache vraiment qui l’a allumé.

Nous sommes dans l’appartement de Caro (Karine Gonthier-Hyndman) dont c’est l’anniversaire, mais qu’elle a enfoui dans les méandres de sa dépression. Ses amis, si tant est que l’on puisse les appeler ainsi, débarquent chez elle à tour de rôle pour un petit party improvisé qui tournera mal.

Car une prostituée de luxe (Larissa Corriveau) flanquée de deux gardes du corps menaçants se présente en réclamant 1 000.$ pour ses services. Qui l’a appellée? Personne ne le sait. Mais la tentation est trop forte pour ne pas la laisser entrer, même sans comprendre ce que veut au juste cette louve dans la bergerie qui deviendra le point de bascule de la pièce.

On est en 2017, ils sont tous issus de la génération Y, et chacun est centré sur sa petite personne, sa quête de repères dans un monde de superficialité et anonyme, ses déceptions amoureuses à répétition, ses petites obsessions égocentriques, entretenant pour se rassurer une relation de promiscuité malsaine avec son téléphone intelligent, entre les coups de semonce de la musique à tue-tête d’un party qui pourtant ne lève pas.

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Photos: Nicolas Descoteaux

Maxime Denommée en DJ Hong Kong trouve ici un rôle d’extraverti qui le change avantageusement de son casting habituel de ténébreux. Sophie Cadieux, en jeune femme insécure et maniérée, en perpétuel manque d’amour, est tout aussi crédible, et son jeu, impeccable comme toujours.

Francis Ducharme, en retardataire attardé, cheveux longs et gras sous sa casquette portée à l’envers, ne sera pas le sauveur attendu, tandis que Mickaël Gouin en Guillaume qui offre des petites bouchées dont personne ne veut, est quant à lui une heureuse découverte de comédien au naturel. En somme, tout le sextuor désaccordé de cette distribution est excellent.

De toute évidence, ils ont été bien dirigés par un Florent Siaud, lequel se mesure pour la toute première fois à un auteur québécois, travaillant plus souvent en Europe, mais qu’on voit de plus en plus ici avec chaque fois des pièces au texte fort, comme son récent Don Juan revient de la guerre au Prospero.

On le sent heureux de travailler à valoriser la langue aux dialogues vifs et télescopés d’Étienne Lepage, avec de beaux mots comme « finasser », et des tirades assassines comme « T’es intelligent mais t’es cave en même temps ». Un auteur de notre temps dont on peut commencer à parler d’une œuvre, après ses pièces à succès Rouge Gueule, L’enclos de l’éléphant ou encore Histoires pour faire des cauchemars. C’est d’ailleurs lui qui signera l’adaptation de L’idiot de Dostoïevski au TNM la saison prochaine.

Toccate et fugue, dont le titre fait référence de loin à Bach, est jouée dans le magnifique décor de Romain Fabre qui signe également les costumes. Un décor en fond de scène composé essentiellement d’un grand panneau rouge vif taillé en oblique, faisant penser à un tableau de Mondrian sous les éclairages crus de Nicolas Descoteaux.

L’utilisation d’un plateau tournant au centre de la scène avec son sofa esseulé ajoute du rythme au mutisme de la prostituée blonde et pulpeuse, portant une jupe écourtichée et des chaussures lacées à hautes plates-formes, perdue là dans ce party d’anniversaire qui, tout au contraire de la pièce, dérape copieusement.

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