Tous des oiseaux
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Tous des oiseaux de Wajdi Mouawad en ouverture du FTA 2019 | Ça commence fort!

Le coup d’envoi du 13e Festival TransAmériques a été donné en grand au Théâtre Jean-Duceppe de la Place des Arts avec « Tous des oiseaux », une pièce-fleuve de quatre heures de l’auteur et metteur en scène libano-franco-québécois Wajdi Mouawad. D’ici au 4 juin, 23 spectacles en danse et en théâtre contemporains déferleront dans 13 lieux de diffusion à Montréal, avec 9 premières mondiales et 11 premières nord-américaines qui verront habiter nos scènes par des créateurs, parmi les meilleurs, en provenance d’une douzaine de pays. Et c’est très bien parti!

Wajdi Mouawad est arrivé au Québec à l’âge de 15 ans, après un exil en France depuis ses 8 ans. Né au Liban, peu avant la sanglante guerre civile, ce fils de chrétiens maronites connaît le poids et la souffrance des mots guerre et exil. Il a maintenant 50 ans, et en plus d’être passé par Limoges et Avignon, il a dirigé le Théâtre de Quat’Sous, puis le Théâtre français du Centre national des Arts. Depuis 2016, on le retrouve à la direction artistique du Théâtre La Colline à Paris, un des cinq grands théâtres nationaux en France.

Parlant trois langues, arabe, français et anglais, il a déjà confié au quotidien français Libération : « Quatre langues en fait, puisqu’il faudrait ajouter le québécois, la langue dans laquelle j’écris le plus volontiers, pour des raisons strictement dramaturgiques ».

C’est à La Colline en 2017 qu’il a créé avec un vif succès Tous des oiseaux, une tragédie moderne épique, inspirée du contexte géopolitique du Moyen-Orient où Juifs israéliens et Arabes palestiniens continuent de se massacrer à l’aveugle dans une guerre foncièrement haineuse et vindicative paraissant éternelle.

Sa tétralogie Le sang des promesses, comprenant Littoral, Incendies, Forêts et Ciels, qui a créé l’événement au FTA de 2010, a pavé la voie à Tous des oiseaux que l’auteur a mis sept ans à écrire et faire traduire dans les quatre langues utilisées dans la pièce : allemand, anglais, arabe et hébreu, selon l’origine des neufs acteurs qui ont travaillé six mois en répétition pour en arriver, malgré leurs disparités, à une œuvre cohérente, et surtout crédible dans sa pluralité réelle.

La pièce a été écrite en français, et c’est la Québécoise Linda Gaboriau qui a traduit vers l’anglais. La production a recours à des surtitres en français, pour en ajouter à cette Tour de Babel polyglotte qui passe néanmoins la rampe sans créer de cacophonie sur scène. Le plus difficile aura été de trouver des comédiens parlant à la fois allemand et hébreu, selon qu’ils soient à Berlin ou à Jérusalem. Mais, ce fut fait, avec le résultat que toute la pièce se vit à l’authentique, merveilleusement soutenue par une très solide distribution intergénérationnelle.

 

Un conflit d’origine

L’auteur, habilement, a scindé sa pièce en quatre parties ainsi titrées : Oiseau de beauté, Oiseau du hasard, Oiseau de malheur et Oiseau amphibie, cette dernière correspondant à la légende persane selon laquelle un oiseau se métamorphose par amour pour un poisson. On l’aura compris, la pièce questionne la fibre identitaire, la quête des origines et les amours impossibles, des thèmes de prédilection dans toute l’œuvre de Mouawad, théâtre et roman, traduite et publiée dans une vingtaine de langues, mais pas en arabe.

L’histoire de Tous des oiseaux commence dans une bibliothèque universitaire de New York où le personnage d’Eitan, jeune scientifique juif allemand passionné de génétique, tombe éperdument amoureux de Wahida, une doctorante américaine d’origine arabe travaillant à sa thèse. Tout le problème est là : il est Juif, et elle est Palestinienne.

* Photo par Simon Gosselin.

Contre toute attente, Eitan veut présenter Wahida à sa famille en Israël, en particulier à sa grand-mère qu’il ne connaît pas. Mais, dès leur arrivée, un attentat palestinien à Jérusalem l’atteint et le fait se retrouver dans le coma à l’hôpital. Ses parents, installés à Berlin, viennent à son chevet, refusant radicalement tout compromis envers son amour impossible, pendant qu’on entend le vrombissement des avions chasseurs israéliens fendant le ciel.

Et il y a plus :  Eitan, en manipulant les 23 paires de chromosomes humains, avait découvert dans l’ADN familial une faille de nature raciale, juive ou arabe, et qui était restée un lourd secret de famille enfoui depuis toujours, un noeud gordien constituant une autre sorte de bombe qui fera tout exploser.

Le comédien qui joue Eitan est Jérémie Galiana, né à Bruxelles mais ayant grandi en France, et dont la mère est Allemande et le père Américain. Son jeu est enlevant et d’une grande souplesse, empreint d’une énergie bien canalisée. Alors que pour incarner une Wahida aussi ferme que passionnelle, le metteur en scène a choisi Souhella Yacoub, née en Suisse d’une mère flamande et d’un père tunisien, mais qui a fait son Conservatoire à Paris.

Dans le rôle de David, le père d’Eitan, Raphael Weinstock livre avec fureur une grande performance d’acteur, sachant élever la voix et s’emporter sans en faire trop. Judith Rosmair joue Norah, convaincante en mère castratrice, fille de communistes est-allemands qui ont toujours caché leur judaïté. Et c’est la grande actrice israélienne Leora Rivlin qui incarne avec force elle aussi l’aïeule acariâtre, porteuse du secret de famille qui aurait sans doute dû le rester.

* Photo par Simon Gosselin.

En fait, toute la distribution performe admirablement bien, nourrie par une écriture poétique extrêmement bien ficelée, entre lyrisme et réalité crue. Le jeu est sensible et charnel, bien ancré sur cette terre de douleur en même temps que se déployant avec une dimension aérienne qui sert la pièce jusqu’à la transmission de son ultime message philosophique.

La sobriété du décor d’Emmanuel Clolus, consistant essentiellement en de larges panneaux nus coulissants, et la musique originale extrêmement efficace conçue par Eleni Karaindrou, s’amalgament à ce récit complexe d’histoires enchevêtrées sans que jamais l’on ne perde le fil rouge, même logorrhéique par bouts, voulu par l’auteur.

Les accessoires sont minimalistes, et on pense à la fratrie artistique qui existe entre Wajdi Mouawad et Robert Lepage lorsque l’on voit, par exemple, avec quelle magie instantanée une table à dîner se transforme en civière d’hôpital. Ces deux-là ont un projet de création en commun, Frères, qui suscite les plus grands espoirs. Robert Lepage, qui a déjà dit d’ailleurs à propos de cet intellectuel de la scène sans se prendre la tête : « Ah, Wajdi, c’est le plus grand! ».   

 

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