Trahison
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Trahison de Harold Pinter au Rideau Vert | Un rendez-vous manqué !

Jamais n’aura-t-on vu pareil ratage sur la scène du Rideau Vert, le doyen de nos théâtres qui entamera sa 70e saison à la rentrée d’automne. Le texte de la pièce Trahison de Harold Pinter paraît faible, monotone et inoffensif, la mise en scène de Frédéric Blanchette manque de tonus, et les trois comédiens parlent au lieu de jouer, dans cette production théâtrale qui a tout d’un rendez-vous manqué.


On est pourtant chez Pinter, auteur anglais monumental de 29 pièces de théâtre en 50 ans, au verbe acéré autant que proche de l’humanité souffrante et imparfaite, récipiendaire même du Prix Nobel de littérature en 2005. Sachant mieux que quiconque installer un climat de tension sourde dans ses pièces, le mot pinteresque, inventé pour rendre son style oppressant, le définit parfaitement.

Trahison (Betrayal) a été écrite en 1978, sans doute portée par les hauts faits d’armes passés qu’avaient été Le Gardien (The Caretaker) en 1959 et Le Retour (The Homecoming) en 1964, deux de ses œuvres les plus connues, qui ont même été adaptées au cinéma alors que Harold Pinter s’adonnait à la scénarisation pour prolonger et approfondir son travail dramaturgique.

C’est lui qui a signé le scénario de Le Messager (The Go-Between) et La Maîtresse du lieutenant français (The French Lieutenant’s Woman), ce dernier à partir du roman de John Fowles et dont la version film aura été en nomination aux Oscars de 1981.

Dès l’ouverture de Trahison sur la scène du Rideau Vert, on sent une sorte d’absence de jeu chez les deux comédiens qui discourent, un verre à la main, alors qu’une tension devrait déjà s’installer à mesure que se dessine l’imbroglio entre ces deux meilleurs amis du monde, Jerry et Robert, incarnés par François Létourneau et Steve Laplante, qui trompent allègrement leur amitié depuis des années avec la même femme, Emma, que défend avec nonchalance et froideur Julie Le Breton.

Évoluant dans un espace scénique sombre, pratiquement sans aucun décor, le triangle que l’on voudrait infernal, chacun jouant dans le dos de l’autre, se dissout avec son lot de questions banales et inopérantes. D’entrée de jeu, Julie Le Breton est vêtue d’un tailleur foncé qui la rend austère, alors que les deux autres, plutôt que de se confronter à la vérité qui leur éclate au visage, conversent comme ils le feraient à propos de la pluie et du beau temps.

Il est question de squash, de ce que les bébés garçons pleurent davantage que les bébés filles, ou encore d’un éditeur détestant les livres, mais toujours sans la nécessaire tension sous-jacente où l’on sentirait les conséquences de la trahison en amitié comme en amour. Les comédiens paraissent avoir été dirigés mollement par Frédéric Blanchette qui, malgré son penchant avoué pour l’auteur, ne réussira jamais à installer le climat qui justifie le titre de la pièce.

En plus, l’histoire se déroulant à rebours depuis un pub anglais en 1977, et dans plusieurs lieux que le scénographe Pierre-Étienne Locas a voulu neutres, on se perd dans la chronologie du récit dont les protagonistes, que ce soit du vin, du scotch ou de la vodka, se tiennent debout à l’avant-scène avec constamment un verre à la main, plutôt que de nous communiquer avec force la détresse dans laquelle ils sont plongés, plutôt que d’engendrer une terrible menace de vengeance, voire un crime passionnel.

Le théâtre étant si fragile, la scène si difficile à habiter avec le bon dosage d’émotions, que l’on en vient à regretter une bonne crise de nerfs dans cette pièce, de quoi nous retenir à notre fauteuil, et ultimement, nous bouleverser.

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