Twenty-Seven
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Twenty-Seven au Centaur | Une histoire d’amour agitée par la grande Histoire

Samedi soir, l’opéra Twenty-Seven de Ricky Ian Gordon et Royce Vavrek, était présenté au Théâtre du Centaur par l’Opéra de Montréal. Cette œuvre initialement composée pour l’Opera Theatre of Saint Louis fait revivre Gertrude Stein (1874-1946), écrivaine américaine et figure majeure de la vie artistique et intellectuelle parisienne, ayant fréquenté et encouragé Matisse, Picasso, Hemingway ou encore Fitzgerald. Les cinq actes de l’opéra se déroulent dans son Salon du 27 rue de Fleurus, où elle accueille les uns et les autres avec sa partenaire Alice B. Toklas. Cette histoire d’amour agitée par la grande Histoire est présentée au Centaur jusqu’au 31 mars.

Gertrude Stein, « Une américaine à Paris »

Gertrude Stein fut une personnalité hors du commun. L’idée de lui consacrer un opéra aujourd’hui est plus que séduisante. Avant de venir à Paris en 1903, elle avait étudié auprès de William James, un des fondateurs de la psychologie moderne. Cependant, elle ne poursuit pas la vie académique et embarque pour la France. Gertrude et son frère Léo s’intéressent aux post-impressionnistes et au fauvisme naissant. Ils comptent aujourd’hui parmi les plus grands collectionneurs d’art moderne.

C’est au 27 rue de Fleurus, dans le 6e arrondissement de Paris, que Gertrude accueille les artistes prometteurs qu’elle rencontre, avec sa compagne Alice Toklas. L’opéra de Gordon et Vavrek nous plonge dans cette atmosphère, en cinq actes pleins de tendresse, d’humour, et de tragédie.

* Photo par Yves Renaud.

Dans le premier acte, Picasso vient présenter le portrait qu’il a fait de Gertrude Stein, tandis que Matisse affiche sa jalousie et Léo Stein, son incompréhension. Sur quoi, la première guerre mondiale s’engouffre : Gertrude continue à écrire contre vents et marées. Un jour, elle rencontre un soldat auquel elle demande du charbon et des cigarettes. Celui-ci tombe sous les tombes, quelques minutes plus tard.

L’acte 3 fait écho au premier : Gertrude y apparaît comme mentor de futurs écrivains talentueux. Fitzgerald et Hemingway se battent dans son salon pour savoir lequel elle prendra en charge afin de le perfectionner.

L’acte 4, aussi noir que le second, voit Gertrude Stein tourmentée par des voix : comment se fait-il qu’une femme juive ne se soit pas fait arrêtée pendant l’Occupation ? A –t-elle collaboré avec Vichy ou avec l’ennemi ? Torturée par sa conscience, Gertrude Stein meurt dans les bras d’Alice. Leur duo musical est sans doute le moment le plus émouvant de l’opéra.

Rose Naggar-Tremblay dans le rôle de Gertrude Stein, et Andrea Núñez dans le rôle d’Alice B. Toklas. Photo par Yves Renaud.

À l’acte 5, Picasso rend visite à Alice. Ils disent au revoir au portrait de Gertrude, envoyé au Metropolitan Museum of Art de New-York.

 

Une mise en scène « cubiste »

À notre arrivée dans la petite salle du Centaur, un bruit de machine à écrire accompagne les voix des spectateurs qui s’installent. En face de nous, deux poupées de taille humaine prennent le thé.

Pour évoquer ce lieu, le metteur en scène, Oriol Thomas a effectué un choix intéressant : ne pas faire un « calque du salon claustrophobique des Stein » rempli de peintures aux murs, mais emprunter au style cubiste. Ainsi, les cadres sont présents sur deux murs, la table et le service à thé aussi, mais le plafond est de biais. Sur l’un des deux murs, le parquet, les moulures et les cadres partagent le même plan vertical, rappelant les papiers-collés de Picasso.

Tout au long du spectacle, les cadres vides sur les murs deviennent des surfaces pour projeter des tableaux, mais sont aussi des portes derrière lesquelles se dessinent les silhouettes des invités que Gertrude Stein reçoit. La mise en scène est donc simple, intelligente et efficace.

* Photo par Yves Renaud.

Pari réussi pour la musique et le jeu d’acteurs

Les chanteurs de l’Atelier Lyrique de Montréal effectuent une performance très convaincante, appuyés par Marie-Ève Scarfone, directrice musicale et pianiste et Stéphane Tétreault au violoncelle. Il faut d’abord souligner le talent de la mezzo-soprano Christianne Bélanger dans le rôle de Gertrude Stein et celui de la soprano Elizabeth Polese dans le rôle d’Alice Toklas. (Ces deux chanteuses alternent avec Rose Naggar-Tremblay et Andrea Núñez).

Leur performance musicale est d’autant plus impressionnante qu’elles ont dû se livrer à un travail d’actrices particulièrement raffiné. En effet, Twenty-Seven est présenté dans une très petite salle, ce qui oblige à se concentrer sur le jeu autant que sur le chant.

Un livret décevant

Le seul bémol qu’il faudra apporter à Twenty-Seven est peut-être la qualité du livret. C’était un pari extrêmement difficile de créer un texte pertinent, car si l’on ne doute pas que Gertrude Stein soit un personnage à la mesure de l’opéra, encore fallait-il être à la mesure de Gertrude Stein.

Après coup, il semble que le sérieux et la profondeur de celle-ci étaient peut-être un obstacle. Le texte se devait d’être grave, nuancé, poétique, ouvert… Ici, l’équilibre entre musicalité et profondeur de sens a du mal à être atteint. On peut regretter notamment que l’obsession de devenir un génie soit, de façon trop appuyée, au cœur des réflexions des personnages principaux. Picasso, Gertrude Stein, Hemingway et Fitzgerald n’ont que ce mot à la bouche. Leurs recherches artistiques se formulaient sûrement autrement.

Enfin, lors de la seconde guerre mondiale, Alice Toklas rétorque aux critiques qui assaillent Gertrude Stein : «She is not guilty, she is Gertrude Stein », laissant place à une vision apologétique qui n’a pas lieu d’être. Si l’écriture d’un livret sert la musique, il n’empêche que la répétition de certaines phrases qui tombent à côté finisse par peser.

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