Vice & Vertu
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Vice & Vertu par les 7 doigts | Sulfureux spectacle à la SAT

Dans les années 30, 40 et 50, avec sa flotte de bordels malfamés et ses réputés cabarets de strip-teaseuses concentrés dans son Red Light, Montréal était considérée comme « ville ouverte », soit la métropole la plus libertine en Amérique du Nord. La compagnie de cirque québécoise Les 7 doigts (anciennement Les 7 doigts de la main) s’est inspirée de cette époque sulfureuse pour la création de Vice & Vertu, un spectacle de trois heures présenté à la SAT sur la Main, dans le cadre du Festival Montréal Complètement Cirque.

Le projet, qui a été conçu expressément en fonction du 375e de Montréal, est des plus ambitieux. Une centaine de personnes y ont consacré toutes leurs énergies, à commencer par la trentaine d’artistes sur scène, qu’ils soient acrobates, acteurs, chanteurs ou musiciens, pour arriver à leurs fins.

Et l’on ne se surprendra pas, devant le gigantisme du résultat, d’y retrouver trois metteurs en scène : Isabelle Chassé, Patrick Léonard et Samuel Tétreault, ce dernier assurant de pair la direction artistique, l’écriture du scénario, et même une part importante des textes copieux livrés par Jean-Pierre Cloutier.

Photo : Kinga Michalska

Photo : Kinga Michalska

Comme le spectacle se déroule en trois lieux principaux, multipliant les tableaux et scénettes dans ces vastes espaces de la SAT, on s’incline devant la tâche phénoménale des plus inventives de la scénographe Ana Cappelluto, tout comme celle des lumières de Jean Laurin, des innombrables costumes d’époque conçus par Camille Thibeault-Bédard, et des maquillages et coiffures élaborés par Virginie Bachand.

 

La SAT : lieu bien choisi

Bien qu’il soit paradoxal de présenter ce spectacle à la Société des Arts Technologiques, un lieu hautement d’avant-garde qui a fleuri sur les ruines de l’ancien Red Light, l’endroit s’avère idéal pour ce concept où les spectateurs déambulent dans les sous-sol aménagés de la SAT, aussi bien que sous son dôme imposant, et dans le petit parc de la Paix voisin où les jeunes skaters s’adonnent à leurs activités casse-cou dans les pourtours, même pendant la portion du spectacle qui s’y déroule.

Nous sommes donc à l’époque des curés tonitruants et de leur prêche dominical commençant par « Mes bien chers frères » qui condamnait le plaisir et faisait craindre en retour la menace de « la colère de Dieu ». Deux brillants avocats, Pacifique Plante et Jean Drapeau (dont le sosie sur scène est surprenant) s’emploieront ainsi à laver Montréal de ses péchés avec la Ligue de vigilance sociale et la fameuse Escouade de la moralité, pourchassant les maisons closes et tentant d’enrayer les débits de boisson clandestins où la vie nocturne s’agitait avec la frénésie des paris illégaux et des jeux à l’argent illicites comme la barbotte.

Tout en sachant que sous la couverte la police était de collusion avec les activités mafieuses de la pègre qui se moquait bien des interdits de la morale, les titres salaces en une du Montréal-Matin et du Montreal Star au sujet des arrestations de façade relançaient moins les crédules et chastes que le contraire. Le sexe et la religion, dont l’association était sacrilège, n’ont jamais fait bon ménage.

Si bien que celle que l’on surnommait la reine des effeuilleuses, Mademoiselle Lili St. Cyr, une Américaine de Minneapolis, morte à 82 ans à Los Angeles, avait trouvé une façon très habile de contourner la loi sur la moralité, en triomphant avec son strip-tease inversé. Ce qui revient à dire qu’elle commençait son numéro nue dans une baignoire, et de là se vêtait très graduellement avec langueur et luxure.

Photo par Marion Bellin.

Photo par Marion Bellin.

Plutôt que d’y voir l’exploitation du corps féminin, Vice & Vertu nous amène à considérer la chose comme marquant les débuts de l’affirmation et de la libération des femmes. Des figures de proue du combat pour le droit de vote des femmes, comme Thérèse Casgrain et Idola Saint-Jean, sont d’ailleurs représentées en premier plan dans le spectacle. « Si la femme est le sexe faible, le faible de l’homme est le sexe », peut-on entendre.

Oui, mais le cirque dans tout ça? Qui trop embrasse mal étreint, dit l’adage. Le théâtre, l’humour, le chant, les projections vidéo d’archives, les scènes de music-hall appuyées par les musiciens live, les projections immersives dans la Satosphère, les costumes d’époque et les accessoires en tout genre prennent peut-être davantage de temps-écran que le cirque.

Mais les adeptes qui suivent de près les productions des 7 Doigts y trouveront leur compte. D’un lieu à l’autre où l’action se déplace, on retrouve plusieurs des disciplines propres au cirque. Et s’ajoute du jamais vu, comme ce numéro où une acrobate marche pieds nus sur le goulot d’une bouteille à une autre alignée sur le bar, de même que plein d’autres trouvailles inusitées.

Ainsi, Vice & Vertu se livre sous de multiples formes, tant artistiques qu’historiques, dans un parcours déambulatoire qui lui confère son originalité et le pouvoir d’évocation qu’on attend d’un spectacle de cirque hors-normes. Mais, les concepteurs auraient gagné en intensité en supprimant une bonne demi-heure de l’ensemble, surtout que même s’il se déplace constamment, le public reste debout pendant ces trois heures aussi palpitantes et diversifiées soient-elles.

N’empêche, le travail derrière Vice & Vertu est absolument colossal. Les 7 Doigts ont vu grand, et leur pari, licite celui-là, réussit à nous captiver et à nous émouvoir en nous transportant au cœur de cette époque glorieuse où le Red Light de la Main de Montréal était vraiment rouge.

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