Akram Khan Company
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XENOS au Théâtre Maisonneuve | Akram Khan transforme la scène en champ de bataille

XENOS est le dernier spectacle solo long d’Akram Khan. Interprète aux multiples facettes, l’artiste couronné des prix les plus prestigieux se concentrera en effet sur la chorégraphie. Le public de la Place des Arts a jusqu’au samedi 16 février pour assister à cet immanquable dernier solo.

Voyage dans les tranchées de la Première Guerre Mondiale

Pour le centenaire de la Première Guerre Mondiale, le danseur et chorégraphe d’origine bengali a décidé dans cette œuvre politique de mettre en scène l’histoire des millions de soldats issus des colonies ayant combattu en Europe, en Afrique, ou au Moyen-Orient. « Xenos », qui signifie étranger en grec, remet en avant l’histoire peu connue de ces soldats envoyés loin de chez eux pour défendre une cause qui n’était pas vraiment la leur. Dans XENOS, le danseur indien qu’Akram Khan interprète est universel, seul sur scène. Il incarne tous ces soldats, souvent paysans, arrachés à leurs terres pour partir au combat. Dramatique, puissant, violent, humain, XENOS plonge son public dans l’horreur de la guerre, mais pas uniquement. Akram Khan pousse à la réflexion. XENOS… étranger… xénophobie, des thématiques valables tant au début du 20e siècle que 100 ans plus tard.

En entrant dans le théâtre, un chanteur et un percussionniste accueillent le public sur une scène avec chaises, coussins et lampions. Une scène qui fait penser à une salle de fête accompagnée de musique classique indienne. En première partie de spectacle, Akram Khan est danseur Kathak, une technique de danse classique indienne qu’il maîtrise depuis l’enfance. Vêtu simplement et pourvu de rangée de cloches métalliques aux chevilles (ghungroos), Akram évolue de concert avec les deux musiciens.

Au cours de la performance, la tension monte. De la superbe scénographie, à la composition musicale et la lumière, tous ces éléments s’imbriquent, créant une intensité qui prend aux tripes. La musique s’interrompt, craque, comme en temps de combat. Les ghungroos se détachent des chevilles pour être enfilés tels des munitions. Une voix off annonce que ce n’est pas la guerre, mais bien la fin du monde. Akram Khan, soldat universel est transposé dans les tranchées. Les indices de la fête disparaissent, tels aspirés dans un trou noir juché au sommet d’une montagne. Apparaissent alors les cinq musiciens très haut au-dessus de la scène. Une musique saturée, mélange de cordes classiques, de musique de guerre envahit la salle. Le public, plongé dans la pénombre, retrouve le soldat au combat.

Photo par Jean-Louis Fernandez

La chorégraphie est un véritable tour de force. La scène, en pente, est telle une montagne que le soldat Akram Khan gravit. Il dégringole, se heurte, échappe aux salves de coups de feu. Évoluant du Kathak classique au style contemporain qui lui est propre, Akram Kahn se jette à corps perdu dans le combat de ces millions d’hommes. L’artiste virtuose réalise des prouesses physiques sur cette montagne qui a été une grande source d’inspiration lors du processus créatif. Chargée de signification, l’ascension de cette montagne est néanmoins drainante et demande à l’artiste un entraînement soutenu. Le résultat est bluffant. Si Akram Khan a mentionné à de nombreux médias qu’il fatigue, il n’en laisse rien paraître.

Akram Khan se retire de la scène

Akram Khan, de famille bengali, a grandi en Angleterre. Là où les jeunes de sa communauté s’orientèrent vers le droit, la médecine ou l’ingénierie, Akram Khan choisit le mouvement pour s’exprimer. Utilisant son corps comme outil de communication, Akram Khan est l’un des danseurs et chorégraphes contemporains les plus prolifiques et les plus renommés de sa génération. On ne listera pas les nombreux prix décernés à ce membre de l’Ordre de l’Empire Britannique pour ses services rendus à la danse. Docteur honorifique en arts, Akram Khan a collaboré avec les plus grands artistes (ie. Sylvie Guillem ou Juliette Binoche), a chorégraphié pour les plus grandes scènes (Jeux Olympiques 2012 à Londres) et est loin de s’arrêter là.

Le chorégraphe prolifique se concentrera dans le futur sur la création. À 44 ans, Akram Khan a pris la décision de se retirer de la scène pour les spectacles longs tel que XENOS. Après quelques blessures, l’artiste annonce qu’il arrive à un tournant de sa carrière, aux limites de son corps. XENOS, son dernier spectacle intense, tant physiquement qu’émotionnellement, est donc la dernière œuvre longue (70 minutes sans entracte) qu’il interprètera.

Photo par Jean-Louis Fernandez

Que ce spectacle lourd de sens ne décourage pas les indécis. XENOS est une œuvre complète avec une superbe scénographie et des artistes de talent. Si vous n’avez jamais vu danser le génie Akram Khan, il sera en représentation tous les soirs jusqu’au 16 février au Théâtre Maisonneuve.

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