Jardin Mécanique
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Zoofest 2017 | Jardin Mécanique aux Katacombes : Aliénation peaufinée

Le trio Jardin Mécanique a présenté samedi soir aux Katacombes l’épisode deux de son spectacle La Sinistre Histoire du Théâtre Tintamarre. Présenté pour quatre dates au Zoofest (plus un spectacle surprise ayant eu lieu le 21 juillet!), le groupe a su présenter avec aplomb et adresse un flamboyant spectacle multi-disciplinaire. Retour sur ce court spectacle d’une heure, dense comme un pain intégral et nourrissant.

Comique et tragique

Les Katacombes sont quelque peu endimanchées, le parterre étant aménagé avec des chaises assorties de quelques tables, sur lesquelles des gens possiblement en vacances posent leurs bières. Le son trop fort des bandes annonces du Zoofest/OFF-JFL ne réchauffe pas vraiment la salle… Tout au plus une trentaine d’adeptes étaient présents – presque insultant! On espère que la cumulation des spectacles permettra d’agrandir l’auditoire de Jardin Mécanique.

Fusionnant le théâtre avec la musique comme de réels alambiqueurs, Jardin Mécanique a présenté neuf pièces, dans une ambiance à la fois rocambolesque et steampunk. Les musiciens/acteurs de cet opéra-rock, Francis Gagnon, Philippe Coulombe et Sylvain De Carufel, ont su démontrer toute la créativité qui les habite, dans cet univers créé de toutes pièces.

 

Les trois protagonistes disjonctés

Le trio entre sur scène dans la semi-pénombre, sous une projection en noir et blanc, où un narrateur sorti d’une autre époque présente brièvement le Théâtre Tintamarre. Ensuite la musique éclate, et on se demande un peu où regarder – on en a plein la gueule. Des projections très bien réalisées mettent en vedette le trio, à l’instar d’un film.

Sylvain De Carufel, le chanteur-guitariste, interprète Monsieur Edwidge – une sorte de Narcisse, drappé d’un costume de satin bleu-turquoise et coiffé d’un chapeau haut-de-forme du même tissu. Vaniteux, pompeux, il est exagérément souriant, comme s’il portait un masque. Il danse de façon lascive et farfelue, ses souliers pointus battant le rythme saccadé des chansons. Le volume de la guitare semblait un peu trop discret. Son «tone» de guitare en général pourrait être davantage exploré – mais on comprend qu’il y a déjà beaucoup de détails avec lesquels se casser la tête! Ses partitions de guitare sont complexes et recherchées, donnant au groupe un son éclectique.

Le bassiste Francis Gagnon, alias Monsieur Camélius, semble être l’apprenti soumis et un peu débile du savant fou (qui est le batteur). Il porte une ample salopette sale, trouée et «patchée», et une chemise à jabot, blanche et légère, qui est tout sauf romantique. Voûté tristement sur sa rigolote basse bleu pâle, il fait de belles «passes» élaborées, prenant sa place aux côtés de l’unique guitare. Parfois, il exécute des vocals de type falsetto, ce qui surprend!

Le professeur colérique Monsieur Augustache, campé par le batteur Philippe Coulombe, fait penser un peu au Denis Barbu des Denis Drolet, par moments, de par ses mimiques et son ton de voix! Son type de narration fait penser aussi au personnage principal de L’Étrange Noël de Monsieur Jack. D’allure royale et victorienne (il doit avoir chaud avec son long manteau gothique!), tout de noir et de rouge vêtu, il domine ses deux apprentis, leur criant des ordres. Pour créer des effets sonores, il fait crisser le bout de ses baguettes sur ses cymbales. D’ailleurs, il transforme souvent celles-ci comme accessoires de scène : couteaux qu’il affûte, flûte traversière, ou lance acérée… D’ailleurs, son jeu à la batterie est impressionnant et démontre d’excellentes habiletés techniques.

Insanités organisés

Après la première chanson, «Chirurgie artisanale», Monsieur Augustache se lève et rejoint ses apprentis à l’avant. Les musiciens deviennent comédiens et s’échangent des répliques cinglantes et rapides, débitées comme des vers. Magnifiques troubadours steampunk! Ce stratagème revient souvent entre les chansons, de même que la projection du narrateur, où il est question de lobotomie.

La troisième pièce,«Répétez après moi», est chantée à l’intention du, public, où le chanteur imbu de lui-même se meurt d’être applaudi. Cette chanson clownesque fait réaliser que Jardin Mécanique est digne d’être sur le line-up des spectacles de Montréal Complètement Cirque!

Superbe versatilité

Quelle coordination de maîtres de la part des trois acolytes, qui passent du coq à l’âne avec une telle facilité! Chacun joue impeccablement de son instrument tout en chantant, en narrant, ou carrément en jouant la comédie… Les harmonies vocales sont très bien ficellées. D’une «tightness» sans équivoque, les chansons semblent souvent dans des «time signature» autres que du générique 4/4. Progressives, elles sont aussi très longues, mais ce n’est pas négatif, car c’est comme écouter une histoire… Le style musical est difficile à décrire, car ils ont vraiment trouvé leur propre son. Un mélange de rock, avec un peu de pop, et une pincée de classique, le tout assaisonné d’influences à la Tim Burton… Voilà la recette de cette plantation industrielle, où pousse la démence perfectionnée.

Chaque membre prend le lead vocal pour des chansons en particulier, approfondissant les personnages. Les textes en français se révèlent littérature substantielle, et rendent le concept facile à saisir. Poétique comme du Mononc’ Serge, mais en plus extravagant!

Sylvain de Carufel commence a capella la septième pièce, la remarquable «Miroir miroir» . On voit double : sa prestation est très exactement synchronisée avec le vidéoclip en projection!

Lobotomie stylisée

La dernière pièce, «La fabrication du consentement», est une magistrale critique sociale présentant l’idée saugrenue de la médiatisation de la lobotomie. Les projections démontrent différents médias qui s’allient pour arracher des morceaux cérébraux à la pauvre populace… Après un passage instrumental dynamique et captivant, le spectacle se termine sur cette citation : «La lobotomie est une religion», avec un logo rapelant celui d’une certaine compagnie informatique, où la pomme est remplacée par un cerveau dont il manque évidemment une partie… Tous lobotomisés par la technologie!

Bref, Jardin Mécanique, oeuvre envoûtante… À la fois musicale, littéraire, et théâtrale, elle vaut réellement le détour pour profiter d’un moment d’aliénation très peaufinée.

Dernière chance de voir ce spectacle aux Katacombes ce soir, dimanche 23 juillet à 19h. Détails et billets par ici.

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